Confinement, biodiversité et développement personnel

28/04/2020 - 12:36

Il y a un peu plus de cinquante ans, Louis Armstrong enregistre une chanson qui deviendra un succès planétaire : "What a wonderful world", qu'on traduit habituellement par "Quel monde merveilleux". Une chanson invitant à un doux bonheur, mais pas non plus chargée d'optimisme béat. On pourrait la qualifier de contemplative et avisée. Un couplet plus particulièrement, fait référence aux jeunes : " They'll learn so much more than I'll ever know, then I think to myself what a wonderful world". Quelques mots qui peuvent se traduire par "Ils en apprendront beaucoup plus que je n'en saurais jamais, alors je me dis quel monde merveilleux".

 

Une leçon de positivisme en vingt mots, qui résonne d'une musique toute particulière en ces temps de confinement où l'enseignement des plus jeunes est confiée à leurs aînés, soutenus autant que possible par le corps enseignant par voie informatique. Suivant les sources et les connaissances, les avis varient de l'enthousiasme à l'impuissance, avec parfois ces deux extrêmes sortant de la même bouche au fil des jours de confinement. Ça peut aller de "On ne souhaiterait jamais sortir de ce confinement, on s'épanouit" à "Je suis pris d'un fou-rire nerveux suite à mon échec devant un exercice de grande section". Une occasion de mesurer la difficulté à transmettre du savoir mais aussi de se féliciter du succès de cette transmission, lorsqu'il se présente.

Animation scolaire pendant les inventaires éclairs 2018 © Ophélie Ricci | ARB îdF

Après deux semaines de vacances, l'école reprend sa place, mais toujours de chez soi, en situation de confinement. Il s'agit donc de tenter un retour à un quotidien mêlant temps libre, vie familiale et pédagogie le tout dans un seul et même espace. Plusieurs sources, y compris le très officiel portail education.gouv.fr tentent d'apporter de l'aide sous forme de suggestions aux nouveaux chargés d'enseignement par la force des choses. Il y a là un vrai challenge pour ces missionnés comme pour les destinataires de cet enseignement, mais aussi d'éventuelles opportunités pour tenter d'autres sujets et d'autres modes d'apprentissage, notamment concernant la biodiversité.

On en parle beaucoup en ce moment. D'abord parce qu'une épidémie virale nous contraint et nous ramène à notre condition d'être vivant susceptible d'avoir des interactions très coûteuses avec d'autres êtres issus de ce même monde, à savoir les virus. Que de plus, d'autres êtres vivants très différents, chauves-souris, pangolins parmi les plus plausibles, sont accusés d'avoir hébergé bien malgré eux le pathogène. Et enfin parce que, même si les mécanismes et causalités restent à éclaircir, il semble bien que cette situation résulte en grande partie de notre relation, en tant qu'humains, brutale avec le reste du monde vivant(1).

 La Convention sur la Diversité Biologique (CBD), dont on "fêtera" bientôt les trente ans, faute de pouvoir fêter l'accomplissement de son objectif majeur, à savoir stopper l'érosion de la biodiversité afin de permettre un développement juste et harmonieux à la surface de notre planète. 
S'il n'y a pas lieu de se réjouir à ce stade, on peut néanmoins tirer des leçons des méthodes que la CBD met en œuvre pour tenter d'arriver à ses fins. Notamment la place qu'elle donne à la jeunesse comme "Groupe majeur pour la mise en place de la CBD". 

L'idée sous-jacente repose sur celle, très ancienne, que l'avenir appartient aux générations futures et que donc, pour faire avancer une cause, il faut en favoriser la prise de conscience au sein de la "next gen". Or comment mieux qu'en créant de l'empathie, par la transmission et l'observation de ce qu'on appelle nature, et dont on a oublié qu'on en faisait partie ? Ce temps de bouleversement du quotidien qui nous frappe depuis cinq semaines, s'y prête. Néanmoins n'est pas animateur nature ou prof de biologie qui veut. Et dans beaucoup de cas, le chargé de transmission se trouvera devoir apprendre autant qu'il transmet. Une occasion en or pour tenter, entre confinés, de générer cette empathie. 

Comment faire ?

D'une part acquérir du savoir et des connaissances, à l'aide des nombreuses sources disponibles sur le web. D'autre part observer avec curiosité, au jardin pour les plus chanceux, par la fenêtre ou même celle virtuelle de nos écrans pour les autres.

En apprendre

Même s'il conserve une grande partie d'inconnues et d'incertitudes, le monde vivant est de mieux en mieux décrypté et mis en lumière. Des millions d'espèces restent inconnues à ce jour, mais les lois et mécanismes les régissant, les processus les entraînant au fil de l'espace et du temps et les fonctions qui les animent sont en partie connus. Des hypothèses étayent l'évolution, la reproduction, les interactions entre espèces elles-mêmes et entre espèces et milieu, les flux énergétiques propres au vivant. Il reste encore beaucoup d'inconnues mais la somme des savoirs est depuis longtemps énorme et chacun peut y trouver des sources de fascination et de mise en perspective de notre place animale dans ce grand bazar.

Les bases sont accessibles aux plus jeunes. Elles sont descriptives, souvent chargées de métaphores et d'anthropomorphismes, mais elles sont bien souvent distrayantes et amusantes, les deux clés d'un apprentissage durable et sans contrainte. La Hulotte, le journal le plus lu dans les terriers (sic) est précurseur de cette approche. Hélas, cette pauvre hulotte est confinée. Et seuls ceux disposant des numéros à la maison peuvent relire cette véritable anthologie en cours de réalisation, créatrice de vocations. 

Il faut donc se tourner vers le site de la Fédération des Clubs Connaître et Protéger la Nature (FCPN), et notamment vers la rubrique 'activités'. Bien sûr, des parties sont réservées aux adhérents (on peut en faire partie en famille). Mais on y découvre beaucoup de documentations, conseils, idées en accès libre, parmi lesquelles des suggestions thématiques sur les oiseaux, les araignées, les insectes, les mammifères, les arbres, les plantes, etc. En complément de cette approche ludique pour découvrir la nature, les toutes nouvelles rubriques de Vigie-Nature École sont une excellente opportunité pour formaliser le fourmillant savoir dispensé par la FCPN et peut-être même s'impliquer plus avant dans l'observation via les sciences participatives. Théoriser plus encore et structurer son savoir est aussi possible pour les plus intéressés via notamment les Cours en ligne gratuits assurés par Tela Botanica et réouverts dans le cadre du confinement. Pratique, surtout que l'École Régionale de Botanique coanimée par l'ARB îdF est reportée...

Observer et confronter ce qu'on a appris, voire faire des découvertes

On peut sauter le pas et s'émerveiller de la structure d'une plante, des petits gestes d'un oiseau ou des efforts en apparence désespérés d'un insecte pour accéder au pollen d'une fleur. On peut même faire encore mieux et valoriser ses propres observations en les inscrivant dans des initiatives de sciences participatives. 
Parmi toutes celles qui s'offrent, la LPO et le Muséum national d'Histoire Naturelle (MNHN) ont mis en place une extension du programme Oiseaux des Jardins toute exprès pour cette situation étonnante : "Confinés mais aux aguets". Il s'agit de transmettre les résultats de courtes (10 mn) sessions d'observation des oiseaux au jardin. Le succès est au rendez-vous et plusieurs dizaines de milliers de participants collectent au fil des jours des observations dont les scientifiques tirent matière à mieux comprendre le monde des oiseaux. C'est bien sûr possible depuis une fenêtre. Et si vous n'avez jamais regardé un oiseau et que vous n'avez que très vaguement entendu parler de l'Accenteur mouchet, de la Fauvette à tête noire ou du Grimpereau des jardins, pas de panique, jetez donc un coup d'œil à l'excellente fiche d'introduction à l'indentification des oiseaux de la FCPN
Le plus grand principe de l'ornithologie occupe la première page de ce court document qui en comptent trois. Il ne s'agit pas du tout d'apprendre par cœur les robes et les détails du plumage des oiseaux mais bien plutôt tout simplement de regarder l'oiseau vivre sa vie, comme un être vivant, un individu particulier animé de petites et grandes occupations. Texto : "Où est-il ? Où cherche-t-il sa nourriture ? Comment se déplace-t-il ? À quoi ressemble son vol ?" Une fois répondu à ces quatre questions, détaillez la morphologie de l'oiseau en suivant les indications de la seconde page. Enfin, revenez armés de ces informations vers les planches présentant les oiseaux de l'enquête. Dans l'écrasante majorité des cas, vous mettrez sans hésiter un nom sur l'espèce. Et après simplement une heure derrière la fenêtre, il vous paraîtra invraisemblable de confondre une femelle de Moineau domestique avec un Accenteur mouchet, ou encore une femelle de Pinson des arbres avec une femelle de Verdier d'Europe. Par quelle magie ? Vous avez développé de l'empathie pour ces petites bêtes, vous comprenez mieux comment elles vivent, vous pouvez presque anticiper leurs réactions et vous avez cerné leurs différentes attitudes et manière d'être. Pas de risque de monotonie néanmoins, vous serez quand même sans cesse surpris par leurs exitences trépidantes !

Aller plus loin ? Ça se fera tout naturellement si vous êtes mordu du virus (c'est de circonstance !) de la nature. Les portails naturalistes ne manquent pas. Les enquêtes et suivis reposant sur votre contribution sont légions. Deux portails francophones les présentent : Science Ensemble et OPEN. Faites votre marché en y flânant.

Enfin, certaines espèces se tiennent très à l'écart de nos yeux de curieux et il faut un peu d'aide pour mieux les comprendre. Parmi celles-ci le Grand Rhinolophe, une chauve-souris il n'y a pas si longtemps très commune en France, dont Tanguy Stoecklé, cinéaste animalier passionné de ces mammifères volants, a tiré un film absolument magique de presque 50 minutes et mis en ligne gratuitement pour la durée du confinement. C'est la durée idéale pour une pause de confiné, non ? 

(1) À ce sujet, cette très récente publication montrant que les variations frappant les populations de mammifères sont corrélées avec le risque de voir émerger des épidémies virales. 

 

Contact: 
Chargé d'études / naturaliste
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