Biodiversité et déconfinement : pourquoi l'essentiel n'y est pas ?

22/06/2020 - 19:04

Les questions autour de l'impact du confinement sur la biodiversité, présumé positif, puis de celui de la reprise des activités, présumé négatif1, ont fleuri au cours de ces dernières semaines, signe d'un intérêt soucieux pour le vivant au sein de la population. Une préoccupation bienvenue pour l'Agence régionale de la Biodiversité d'Île-de-France puisqu'elle est le signe d'une évolution de notre regard sur la biodiversité. Mais aussi la manifestation d'une forme de naïveté quant aux mécanismes qui pèsent sur le vivant ou quant à la place de l'homme au sein de celui-ci. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de se pencher sur quelques notions fondamentales en biologie.

Tout récemment, un article paru dans la revue scientifique "Journal of Animal Ecology", un des journaux édités par la British Ecological Society, annonce dès son titre une partie de ses conclusions : "Food availability limits avian reproduction in the city: An experimental study on great tits Parus major", qui peut se traduire par "La disponibilité en nourriture est le facteur limitant de la reproduction des oiseaux en ville : une étude expérimentale portant sur la Mésange charbonnière". Le premier auteur, Gábor Seress, celui qui a initié l'étude, fait le plus gros des travaux ayant permis la publication de l'article est présenté comme un jeune chercheur ayant soutenu une thèse de Doctorat sur le Moineau domestique en milieu urbain en 2015. Il a élargi depuis ses recherches aux impacts de cet habitat sur les ressources alimentaires, le succès de reproduction et les modifications de la phénologie, c'est à dire du calendrier, des espèces. Si toutes les espèces fréquentant cet habitat très particulier l'intéressent, il a fait de la Mésange charbonnière son sujet de prédilection, pour des raisons que nous découvrirons plus bas.

Mésange_charbonniere©Laetitia_Brevet-MNHN.jpg

En 2015, il publie un papier intitulé "Habitat urbanization and its effects on birds" dans une revue beaucoup plus confidentielle que le Journal of Animal Ecology dont le nom parle de lui-même : "Acta Zoologica Academiae Scientiarum Hungaricae", traduit du latin, cela pourrait correspondre à Actes zoologiques de l'académie hongroise des sciences. L'auteur se livre à un exercice fastidieux mais proche de l’exhaustivité : il y classe les différentes caractéristiques de l'habitat urbain et présente pour chacune d'entre elles la nature des impacts que celles-ci entraîne sur les populations d'oiseaux, glanée dans diverses sources. Le résultat est présenté sous forme de tableau et donne, adapté et traduit :

Caractéristiques de l’habitat urbain Impacts positifs sur les oiseaux Impacts négatifs sur les oiseaux
Température plus élevée Allongement des conditions favorables à la nidification, Meilleure survie hivernale et meilleure condition physique au printemps, Fluctuations interannuelles de taille de population réduites Phénologie perturbée => décalages de calendriers entre niveaux trophiques (au sein de la chaine alimentaire)
Pollution chimique   Bioaccumulation de polluants => mauvaise condition physique, Réduction de la microfaune consommée par les espèces, insectivores et durant l’élevage des jeunes.
Éclairage artificiel Allongement de la période d’activité. Perturbation du comportement.
Pollution sonore   Augmentation du stress, Interférence dans les communications sonores et dans les relations prédateurs-proies, Perturbation du comportement.
Circulation   Augmentation des risques de collisions, Augmentation de la pollution.

Imperméabilisation des surfaces, 
diminution des surfaces végétalisées

  Extrême réduction du couvert végétal et des ressources alimentaires, Diminution des sites de nidifications disponibles (arbres et buissons).

Sites de nidifications artificiels

=> Augmentation de la disponibilité en sites pour certaines espèces.  

Modification des ressources alimentaires en quantité et en qualité

Survie et état de santé accrus pour les espèces omnivores, Fluctuations interannuelles de taille de population réduites. Survie et état de santé diminués pour les espèces insectivores, Hausse de la dépendance aux sources de nourriture d’origine humaine, Hausse des risques de transmission de pathogène sur les sites de nourrissages artificiels.

 

Une lecture attentive de ce tableau - au regard de la période de confinement - nous permet d’isoler les facteurs qui auraient pu impacter positivement les populations d’oiseaux et contribuer ainsi à ce qu’on a pu lire çà et là à propos de “retour de la vie sauvage en ville”. Symétriquement, les facteurs liés à la reprise des activités peuvent également être identifiés afin de mieux comprendre en quoi cette reprise aurait pu être un risque pour les oiseaux des milieux urbains.

Qu’y trouve-t-on ?

Comme facteurs ayant diminué ou presque cessé à la faveur de ces sept semaines de confinement, principalement la pollution sonore et la circulation et dans une moindre mesure, la pollution atmosphérique. Selon Gábor Seress, on aurait pu s’attendre à : une diminution du stress, des collisions, une amélioration des communications sonores, des conditions physiques et des ressources alimentaires. Probablement réelle concernant les trois premiers effets, moins vraisemblable sur une si courte période pour les deux derniers dont l’inertie ne permet pas d’imaginer de brusques changements à courts termes.

En miroir la reprise aurait donc augmenté le stress, les risques de collisions, dégradé les communications, et dans une moindre mesure, les conditions physiques et les ressources alimentaires. Difficile de penser que dans un sens comme dans l’autre, on ait pu constater un sursaut des populations puis un brusque retour à la normale. Les facteurs limitant le développement des populations en milieu urbain semblent n’avoir pas été concernés par la situation extraordinaire que nous avons vécue récemment. Bien sur ce tableau a été établi quasiment intégralement à dire d’expert, sans références explicites. C’est une méthode dont on sait qu’elle peut tendre vers le bon sens dans le meilleur des cas, restant quoi qu’il en soit très subjective. Mais elle peut aussi tendre vers une réflexion de café du commerce, ce qui en fait toute sa faiblesse. Néanmoins, on ne trouve pas dans ce tableau de facteur limitant qui aurait pu d’une part pénaliser fortement sur les populations d’oiseaux et qui, d'autre part, se serait vu réduit à néant par une quasi mise à l’arrêt des activités humaines pendant quelques semaines de printemps.

Là intervient le deuxième papier de Gábor Seress. Alors qu’en écologie à grande échelle, comme c’est le cas lorsqu’on se penche sur les relations entre un milieu et des populations animales y vivant, les démonstrations expérimentales sont rares, fautes de pouvoir les mettre en œuvre, Gábor Seress présente des résultats robustes basés sur une démonstration comprenant gestion des variables et groupes de contrôles.

Au printemps 2017, dans la ville de Veszprém, dans le centre ouest de la Hongrie, 24 nichées de Mésanges charbonnières ont été manipulées et suivies. Cette espèce présente les avantages d’être commune en ville comme à la campagne ou en forêt et strictement cavernicole, c’est-à-dire fréquentant très volontiers les nichoirs. Il est donc aisé de surveiller les nichées des nichoirs posés en fonction des hypothèses à tester.

Dans cette ville de presque 60 000 habitants, bordée de terres arables et de forêts de feuillus, 14 nichées ont été surveillées sans faire l’objet de traitement tandis que pour tester l’hypothèse de ressources alimentaires en insectes déficientes, 10 recevaient quotidiennement un apport en vers de farine ajusté à la taille et à l’âge de la nichée. Enfin, pour bien s’assurer de l’effet urbain, à trois kilomètres de la périphérie de Veszprém, dans un massif forestier classé Natura2000, 11 nichées recevaient ce même apport et 12 faisaient simplement l’objet de surveillance. A noter que sur 1100 contacts ou recaptures parmi environ 4100 individus de cette espèce bagués au cours des années précédentes, seul un individu est passé de Veszprém à cette forêt. On peut donc considérer que les oiseaux de la ville ne vont pas s’y nourrir. Enfin, par vidéosurveillance, l’auteur a vérifié que dans les deux habitats, les oiseaux utilisaient les ressources supplémentaires fournies. Les constats sont effarants. Bien sûr, les nichées urbaines ayant reçu une ration supplémentaire présentent des poids, tailles et des survies des jeunes plus élevées que celles, urbaines aussi, n’ayant pas reçu cette manne. Bien sûr aussi, les nichées non nourries urbaines présentaient des taille, poids et survie inférieures aux nichées forestières dans le même cas. Tout cela va quasiment de soi.

Et pourtant, en forêt, l’apport de nourriture n’a pas fait de différence entre les deux groupes ! Bien que les mésanges forestières nourries aient consommé ce rab’, leurs tailles, poids et survie n’étaient pas différentes des nichées forestières non nourries. Cet apport de nourriture en forêt, c’est certainement

moins de travail pour les parents mais pas moins de nourriture pour la nichée. Enfin, les nichées nourries en ville atteignaient des tailles, poids et survies identiques aux nichées forestières non nourries. On a donc bien isolé le facteur parmi tous les autres possibles : c’est la ressource alimentaire en insectes qui est le facteur limitant en milieu urbain.

D’aucuns diront que c’était évident. Néanmoins, par cette expérience, on atteint le stade de la preuve scientifique, reproductible et réfutable. Libre à chacun de vérifier par lui-même, soit en étudiant les données mises à disposition par l’auteur, soit en générant le même jeu de données de son côté, qu’il retrouve ou non les résultats obtenus.

Enfin, et on mesure ici quelle intensité de confinement (deux, trois, quatre ans ?) et surtout d’aménagements auraient été nécessaires à un véritable sursaut du vivant en ville. En tenant compte des apports supplémentaires fournis et des différences de tailles de nichées, l’auteur évalue à 250 % l’augmentation de la quantité d’insectes urbains pour que les nichées de ce même habitat obtiennent des conditions physiques et de survies identiques à celles constatées en forêt.

On le conçoit aisément, on aurait aimé pouvoir conclure que oui, quelques semaines printanières de quasi-arrêt des activités humaines auraient fortement bénéficié au vivant en milieu urbain. Mais non, le compte n’y est pas. Il faudra des modifications profondes de cet habitat, un verdissement en masse pour permettre à ce milieu d’être presque aussi hospitalier que les autres types d’occupations du sol. A notre plus grand bénéfice, pas seulement à celui des mésanges et autres espèces dépendantes du grand boum de biomasse en insectes des printemps.

1 Pour le plaisir des yeux et l’anecdote, un cas très particulier pour lequel un déconfinement en toute prudence s’impose : https://www.facebook.com/watch/?v=662700531102867

 

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Chargé d'études / naturaliste
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