Enquête "Insectes aériens"

18 avril 2018ContactMaxime Zucca

En 1990, des entomologistes de l’INRA lançaient une étude consistant à parcourir des portions de routes en voiture avec des plaques engluées posées sur la calandre et la voiture, afin de quantifier l’impact du trafic routier. Nous avons reproduit ces parcours aux mêmes dates et heures en 2014, afin de détecter une éventuelle modification profonde des communautés.

Afin d’illustrer le déclin de la biodiversité, il est régulièrement fait appel à notre mémoire des trajets de vacances dans les années 1980, ou 1990 : souvenez-vous, durant un trajet de 6h en été, il fallait nettoyer plusieurs fois le pare-brise, jonché de cadavres d’insectes. Vingt à trente ans plus tard, ce problème semble révolu : il y a moins d’insectes !

Ce ressenti est très fort, mais il est nécessaire de le démontrer scientifiquement.

C’est suite à l’étude originale conduite par Chambon, Cocquempot, Genestier et Pineau de l’INRA en 1990 qu’est née l’idée de reproduire l’expérimentation menée. A l’époque, ces entomologistes cherchaient à quantifier l’impact du trafic routier sur les insectes. Pour ce faire, ils ont parcouru des portions de routes en voiture avec des plaques engluées posées sur la calandre et la voiture, et complété leur récolte par la recherche de gros insectes morts sur les bas-côtés.

Nous avons reproduit ces parcours aux mêmes dates et heures en 2014, afin de détecter une éventuelle modification profonde des communautés. Seul le dispositif « plaques engluées » a été reproduit ; la recherche d’insectes morts sur les bas-côtés n’a pas été reconduite.

La méthode

Les trois routes suivantes ont été parcourues à quatre dates, trois à quatre fois par jour, aller-retour (même fréquence que dans l’étude originale).

Il est très compliqué de comparer deux années, car il peut y avoir d’importants biais liés à la météo et à d’autres facteurs. Par exemple, les habitats le long des routes ont un peu évolué : on trouve moins de milieux forestiers et plus d’urbain. Voici l’évolution des pourcentages de chaque habitat le long des trois routes entre 1990 et 2013 (bois/urbain signifiant boisement d’un côté de la route et bâti de l’autre côté) :

Concernant la météorologie, les températures moyennes mensuelles étaient globalement plus élevées en 2013, mais cela est masqué par la fin du mois de juin très fraiche en 2013 alors qu’elle était très chaude en 1990, ce qui engendre un biais important.

En particulier, le mois de juin 2013 a été très pluvieux, ce qui a des conséquences directes sur les abondances d’insectes.

En 1990, les entomologistes de l’INRA avaient consacré un temps très élevé à l’identification de tous les spécimens, et disposaient d’une expertise très élevée en la matière.

Nous avons choisi de réduire la précision de l’identification en 2013 car nous ne disposions pas de compétences de Chambon & ses collègues. Grâce à un partenariat avec le laboratoire CESCO de Muséum national d’Histoire naturelle, deux salariées, Khaldia Akkari et Marielle Peroz, ont analysé les 270 plaques et assigné les 28648 insectes à un ordre et un sous ordre, et à une catégorie de taille. Les insectes, de très petite taille et souvent abîmés par la glue, sont très difficiles à déterminer.

Les résultats

Il est déjà intéressant de s’intéresser à certains facteurs pouvant influencer l’interprétation des résultats.

Par exemple, la forme des voitures diffère entre 1990 et 2013, ce qui peut constituer un biais important, en particulier lié à la verticalité du pare-brise. Et bien il apparaît que la proportion d’insectes englué sur les 4 plaques de la calandre par rapport à aux deux plaques du pare-brise est très semblable en 1990 et en 2013 (environ cinq fois plus d’insectes sur la calandre).

Alors qu’en 1990, c’est le long de la D64 que le plus d’insectes étaient dénombrés, cette route est celle qui en compte le moins en 2013 :

Il s’agit de la route qui a perdu le plus de milieux forestiers aux dépends des milieux urbains.

Enfin, des différences sont visibles en fonction de l’heure du transect : le pourcentage des insectes capturés lors du transect nocturne a diminué par deux ! Y aurait-il particulièrement moins d’insectes la nuit pour des raisons d’éclairage nocturne ? Est-ce que les groupes taxonomiques d’affinité plus nocturnes ont vu leurs communautés plus perturbées que les autres pour diverses raisons ? S’agit-il d’un artefact lié au hasard de cet échantillonnage ?

Intéressons-nous désormais aux résultats liés au nombre total d’insectes. Ils s’avèrent très difficiles à analyser :

Le relevé de la fin juin effectué en 1990 avait été absolument exceptionnel : forte chaleur, probablement un pic d’émergence quelques jours auparavant. Au contraire, le relevé de la fin juin 2013 arrive après une semaine fraiche et un mois de juin particulièrement pluvieux ! Le biais est donc très élevé. Sur les 3 autres dates, on observe des différences mais pas la chute sensationnelle notée par d’autres études : l’année 2013 totalise même plus d’insectes sur les plaques que l’année 1990.

Avant d’exclure le relevé du mois de juin des autres analyses, car le biais météorologique semble tro élevé, essayons de comprendre : l’abondance de 1990 est-elle du particulièrement à un ordre d’insectes ?

Il apparaît que s’il y a eu une explosion particulière des pucerons qui comptent pour près de la moitié du total, tous les ordres sont représentés en surabondance par rapport aux autres relevés de 1990 et à ceux de 2013.

Comparons désormais les trois autres dates de relevés entre 1990 et 2013 :

On constate que les effectifs apparemment plus élevés de 2013 sont liés à l’abondance particulière des « Thrips », petits insectes de l’ordre des Thysanoptères.

Ces Thrips sont de tout petits insectes (1-2,5 mm), et l’on distingue les Térébrants et les Tubulifères (ils diffèrent par la forme de l’ovopositeur de la femelle). La plupart des Térébrants sont phytophages (ils percent les cellules et en aspirent le contenu liquide), la plupart des Tubulifères sont mycophages. On trouve aussi, en très faible proportion, quelques espèces prédatrices, et un peu plus qui se nourrissent de pollen. Plusieurs espèces sont des ravageurs importants des cultures, car en plus de se nourrir des feuilles, ils sont fréquemment vecteurs de maladies, ce qui peut entraîner une forte dépréciation des récoltes. Ils ne sont pas que causer des dommages : par leur abondance et leur petite taille, les thrips jouent un rôle non négligeable dans la pollinisation. Il existe même des Thrips aux  comportements sociaux complexes, certains individus jouant le rôle de soldats…

Les thrips les plus connus sont appelés « bêtes d’orage », ou Thrips des céréales. Lors des journées chaudes et humides, des essaimages très importants ont lieu en particulier chez ces espèces. Lors de ces émergences, on peut en compter jusqu’à 2 millions par km². De quoi bien garnir une calandre de voiture ! Ces « bêtes d’orage » nous piquent légèrement lorsque, poussés vers les habitations par les vents, ils tentent de s’hydrater sur notre peau.

Repères

Un grand merci à la centaine d'observateurs naturalistes franciliens qui ont produits les données nécessaires à la réalisation de ces analyses. Merci à l’équipe Vigie-Nature, notamment Romain Lorrillière pour avoir donné accès à ces données et accompagné l’ARB îdF dans la réalisation de leurs analyses.

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